Amour, haine, amitié…
Qu’est-ce qu’on peut dire de ces sentiments qui se rapporte à l’identité corse ?
Qu’est-ce qu’on peut dire de ça qui relève de l’universel aussi ?
Et en quoi ma fonction d’écrivain me permet-elle de répondre à ce questionnement ?
Pour un écrivain, les sentiments sont d’abord un matériau de travail, mais de là à dire qu’on peut répondre tel un anthropologue à l’implication, au particularisme des sentiments dans une société, il faut sans doute rester humble…
Me vient une question que m’a un jour posé un journaliste : savoir si j’aimais « ma » Corse… Je continue à m’interroger sur la pertinence d’une telle question, sur son bien-fondé quant à un lien avec l’écriture, ou sur mes devoirs d’auteur qui seraient liés à un lien sentimental avec le pays …
Bref, avant de dire ce que je pense du lien des sentiments avec une quelconque identité collective qui soit corse, il me faut préciser ce que je conçois par identité corse :
Personnellement, en me refusant à définir quoi que ce soit de l’identité, je me demande déjà de laquelle on parle…
Celle de la société traditionnelle ?
Celle de la société actuelle ?
De la traditionnelle on n’en possède plus que des bribes, même si on doit bien être dépositaire d’une forme d’héritage, mais pour autant est-on qualifié pour en parler, aujourd’hui, de la société traditionnelle ?
L’identité de la société actuelle, consumériste et bourgeoise, touristique et capitaliste ? globalisée même ? elle me semble bien éloignée de la précédente, et bien trop composite, variable, et pour moi beaucoup trop complexe pour qu’il soit possible de la confiner dans un seul et unique modèle de représentation, et donc de dire en une formule la place qu’y prennent les sentiments…
Des sentiments et de l’identité malgré tout…
Pour autant, pour complexes qu’elles soient, pour diversifiées qu’elles apparaissent, pour même indéfinissables que nous les imaginions, les identités existent bien.
On dira bien d’un trait culturel qu’il est français, qu’il est britannique, qu’il est très espagnol ou très italien… à partir de là on doit bien pouvoir dire de quelque chose, une attitude, un style, une manière d’expression, que c’est corse, constitutif d’une identité corse, et à partir de là pourquoi les sentiments eux-mêmes ne le seraient-ils pas avec des variations particulières ? des accents autonomes ?
Donc l’amitié, la haine, l’amour, en quoi ils s’exprimeraient ici de manière singulière ?
On pourrait dire qu’en milieu rural, en milieu insulaire, en milieu urbain étriqué, en cercle tribal, ces choses-là se vivent bien de manière particulière, oui.
Les amitiés et les haines ne se répondent-elles pas ici, dans le hui-clos des villages, avec un écho particulier ?
Moi qui ai appris à détester les mêmes familles depuis des générations, n’ai-je pas donné à ces détestations une forme de caractère sacré ? Moi qui ai appris à me solidariser toujours avec les mêmes groupes sociaux, les mêmes gens de pères en fils, n’ai-je pas fait de ce lien une sorte d’attachement irrationnel et mystique ?
Prenons d’abord l’amour. Ne s’y vit-il pas ici sous le regard de la communauté ? Dans une sorte d’exposition en place publique où chacun aurait son mot à en dire ? Enfin, je dis seulement ça au cas où la communauté, ça voudrait encore dire quelque chose pour nous…
Je pense à l’amour par internet, qui est une forme d’amour moderne que j’ai pratiqué comme tout un chacun, n’est-il pas finalement, plus que le désir inconscient de succomber aux formes modernes du sentimentalisme, une manière correcte et efficace d’échapper à ce regard du collectif, le plus souvent pesant, parfois quand même aussi anachronique ?
L’amitié, elle, n’est-elle pas au départ le produit de nécessités incontournables et de solidarités obligatoires ? L’extension de besoins familiaux en devoirs individuels ?
Ne porte-t-elle pas aussi en germe, l’amitié, et par ses devoirs qui me dépassent, un poids absolument étouffant ? Ses propres dérives vers la haine ? Ou voire même ma propre damnation ?
Cette amitié que j’entretiens avec mes anciens copains de classe qui ont mal tourné, ces salopards qui me demandent toujours des services malsains, est-ce que ça ne va pas m’amener à finir mes jours à l’ombre ?
Ah, l’amitié, c’est parfois une chose terrible, par chez nous, que l’amitié…
La haine enfin, est-ce que ça n’est pas finalement le plus souvent ce qui émerge le plus, ce qui cimente le plus le lien social, ce qui peut de la manière la plus commode nous permettre de nous définir et nous appréhender nous-mêmes ?
J’ai lu quelque part que les Corses se définissaient surtout par rapport à ce qu’ils n’étaient pas que par rapport à ce qu’ils sont réellement…
Quand on sait que la structure clanique est ici le premier fragment de l’appartenance, n’y a-t-il pas du vrai à voir la haine, c’est-à-dire la compréhension de ce à quoi l’on s’oppose, comme un facteur déterminant de notre identité constituée ?
De l’identité et de ses revers…
Mais bref, dans ces questions, s’il y a aussi sûrement des vérités, il y a aussi une somme de choses assez contradictoires.
Peut-être parce que d’être écrivain ça mène à une certaine déformation de la pensée, et que pour écrire il m’a tout de même fallu réfléchir à deux ou trois choses qui relevaient de la culture et de la tenue de nos sociétés, il m’a semblé assez souvent que la vérité des choses résidait tout autant dans leur énoncé que dans leur revers…
Pour être clair : souvent la vérité de l’identité me semble être plutôt dans le contraire de ce qu’elle veut bien nous montrer d’elle-même.
Si nous aimons ici de manière particulière, donc ? J’en sais rien.
La question qui pourrait m’intéresser est de m’interroger sur ceci : est-ce qu’un gay peut aimer ici de manière particulière ? Est-ce même qu’un gay a le droit de s’énoncer dans notre identité collective ?
Lorsque j’étais plus jeune et que je demandais comment on disait « homosexuel » en langue corse, on me disait qu’on avait pas besoin de la dire parce que des homosexuels en Corse, il n’y en avait pas… Pourtant il y en avait comme ailleurs, aujourd’hui je le sais.
A ce propos, je m'interroge sur l'inexistence dans le paysage littéraire corse d'un Michel Miniussi, qui faisait de l'homosexualité, en langue occitane, un thème majeur de son oeuvre.
A ce propos, je m'interroge sur l'inexistence dans le paysage littéraire corse d'un Michel Miniussi, qui faisait de l'homosexualité, en langue occitane, un thème majeur de son oeuvre.
Est-ce qu’aussi être macho ça correspond vraiment à ce qu’on nous dit de notre identité ? Ou bien plutôt ça correspond à un désir de se conformer à l’identité que l’on attend de nous ailleurs ?
Est-ce que les amitiés que j’ai ici sont plus fortes que celles que j’ai noué ailleurs ?
Ou bien est-ce que mes amitiés d’ici correspondent à une norme qu’on voudrait que moi aussi j’endosse ?
J’ai plutôt parfois l’impression que mes amis les plus proches sont tous les gens non normatifs qu’il m’a été permis de rencontrer ici, ceux avec qui j’ai pu partager une forme de rébellion et de marginalité…
Est-ce que mes haines sont aussi ici particulières ?
Ou plutôt le visage de la haine que j’ai rencontré ici ne m’a-t-il pas été plus désespérant que celui que j’ai rencontré ailleurs ? Justement parce que la haine d’ici m’apprenait, liée à l’affect et au poids des désillusions, de quelle manière nous n’étions pas ici meilleurs que les autres, ni si différents dans l’abject si je puis dire.
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